Kéreban le Tétu

Jules Verne

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Elektronická kniha: Jules Verne – Kéreban le Tétu (jazyk: Francouzština)

Katalogové číslo: verne13 Kategorie:

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E-kniha Jules Verne: Kéreban le Tétu

Anotace

O autorovi

Jules Verne

[8.2.1828-24.3.1905] Jules Verne, francouzský spisovatel a dramatik, jeden z nejpřekládanějších francouzsky píšících autorů vůbec, přichází na svět 8. února roku 1828 v Nantes jako syn advokáta. V mládí Verne studuje práva v Nantes a poté v Paříži, po studiích pak pracuje na burze. Literární ambice má Jules Verne již od mládí, do světa literatury ho jako tajemníka pařížského Théatre lyrique...

Jules Verne: životopis, dílo, citáty

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III

DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN EST TOUT SURPRIS DE SE RENCONTRER AVEC SON AMI VAN MITTEN.

Le seigneur Kéraban, pour employer une expression moderne, était un «homme de surface», au physique comme au moral,—quarante ans par sa figure, cinquante au moins par sa corpulence, en réalité quarante-cinq; mais sa figure était intelligente, son corps majestueux. Une barbe, déjŕ grisonnante, ŕ deux pointes, qu’il tenait plutôt courte que longue, des yeux noirs, fins, acérés, d’un regard trčs vif, aussi sensibles aux impressions les plus fugitives que le plateau d’une balance de précision ŕ des différences d’un dixičme de carat, un menton carré, un nez en bec de perroquet, mais sans exagération, qui allait bien avec l’acuité des yeux, une bouche aux lčvres serrées, ne se desserrant que pour montrer des dents d’une éclatante blancheur, un front haut, bien encadré, avec un pli vertical, un vrai pli d’entętement entre les deux sourcils d’un noir de jais, tout cet ensemble lui faisait une physionomie particuličre, la physionomie d’un homme original, personnel, trčs en dehors, qu’on ne pouvait oublier, lorsqu’elle avait, ne fűt-ce qu’une fois, attiré l’attention.

Quant au costume du seigneur Kéraban, c’était celui des Vieux Turcs, restés fidčles ŕ l’ancien habillement du temps des Janissaires: le large turban évasé, la vaste culotte flottante, tombant sur les paboudj en maroquin, le gilet sans manches, garni de gros boutons coupés ŕ facettes et passementé de soie, la ceinture de châle contenant l’expansion d’un ventre bien porté d’ailleurs, et enfin le cafetan jonquille, dont les plis se drapaient majestueusement. Donc, rien d’européanisant dans cette antique façon de s’habiller, qui contrastait avec le vętement des Orientaux de la nouvelle époque. C’était une maničre de repousser les invasions de l’industrialisme, une protestation en faveur de la couleur locale qui tend ŕ disparaître, un défi porté aux arrętés du sultan Mahmoud, dont la toute-puissance a décrété le moderne costume des Osmanlis.

Inutile d’ajouter que le serviteur du seigneur Kéraban, un garçon de vingt-cinq ans, nommé Nizib, maigre ŕ désespérer le Hollandais Bruno, avait aussi le vieux costume turc. Comme il ne contrariait en rien son maître, le plus entęté des hommes, il ne l’eűt point contrarié en cela. C’était un valet dévoué, mais absolument dépourvu d’idées personnelles. Il disait toujours oui, d’avance, et, comme un écho, répétait inconsciemment les fins de phrase du redoutable négociant. C’était le plus sűr moyen d’ętre toujours de son avis, et de ne pas s’attirer quelque rebuffade, dont le seigneur Kéraban se montrait volontiers prodigue.

Tous deux arrivaient sur la place de Top-Hané par une des rues étroites et ravinées qui descendent du faubourg de Péra. Suivant son habitude, le seigneur Kéraban parlait ŕ haute voix, sans se soucier aucunement d’ętre ou de ne pas ętre entendu.

«Eh bien, non! disait-il. Qu’Allah nous protčge, mais du temps des Janissaires, chacun avait le droit d’agir ŕ sa guise, lorsque le soir était venu! Non! je ne me soumettrai pas ŕ leurs nouveaux rčglements de police, et j’irai par les rues, sans lanterne ŕ la main, si cela me plaît, quand je devrais tomber dans une fondričre, ou me faire happer aux mollets par quelque chien errant!

—Chien errant!... répondit Nizib.

—Et tu n’as pas besoin de me fatiguer les oreilles avec tes sottes remontrances, ou, par Mahomet, j’allongerai les tiennes ŕ rendre jaloux un âne et son ânier!

—Et son ânier!... répondit Nizib, qui, d’ailleurs, n’avait fait aucune remontrance, comme bien l’on pense.

—Et si le maître de police me met ŕ l’amende, reprit le tętu personnage, je payerai l’amende! Et s’il me met en prison, j’irai en prison! Mais je ne céderai ni sur ce point ni sur aucun autre!»

Nizib fit un signe d’assentiment. Il était pręt ŕ suivre son maître en prison si les choses en arrivaient la.

«Ah! messieurs les nouveaux Turcs! s’écria le seigneur Kéraban, en voyant passer quelques Constantinopolitains, vętus de la redingote droite et coiffés du fez rouge. Ah! vous voulez nous faire la loi, rompre avec les anciens usages! Eh bien, quand je devrais ętre le dernier ŕ protester!... Nizib, as-tu bien dit ŕ mon caďdji de se trouver avec son caďque ŕ l’échelle de Top-Hané dčs sept heures?

—Dčs sept heures!

—Pourquoi n’est-il pas lŕ?

—Pourquoi n’est-il pas lŕ? répondit Nizib.

—En vérité, c’est qu’il n’est pas encore sept heures.

—Il n’est pas sept heures.

—Et qu’en sais-tu?

—Je le sais, parce que vous le dites, mon maître.

—Et si je disais qu’il est cinq heures?

—Il serait cinq heures, répondit Nizib.

—On n’est pas plus stupide!

—Non, pas plus stupide.

—Ce garçon-lŕ, murmura Kéraban, ŕ force de ne pas me contredire, finira par me contrarier!»

En ce moment, Van Mitten et Bruno reparaissaient sur la place, et Bruno répétait du ton d’un homme désappointé:

«Allons-nous-en, mon maître, allons-nous-en, et repartons par le premier train! Ça, Constantinople! Ça, la capitale du Commandeur des Croyants?... Jamais!

—Du calme, Bruno, du calme!» répondait Van Mitten.

Le soir commençait ŕ se faire. Le soleil, caché derričre les hauteurs de l’antique Stamboul, laissait déjŕ la place de Top-Hané dans une sorte de pénombre. Van Mitten ne reconnut donc pas le seigneur Kéraban, qui se croisait avec lui, au moment oů il se dirigeait vers les quais de Galata. Il arriva męme que, suivant une direction inverse, tous deux se heurtčrent, cherchant en męme temps ŕ passer ŕ droite, puis ŕ passer ŕ gauche. De cette contrariété de leurs mouvements, il se produisit lŕ une demi-minute de balancements quelque peu ridicules.

«Eh! monsieur, je passerai! dit Kéraban, qui n’était point homme ŕ céder le pas.

—Mais.... fit Van Mitten, en essayant, lui, de se ranger poliment, sans y parvenir.

—Je passerai quand męme!.,.

—Mais....» répéta Van Mitten.

Puis, tout ŕ coup, reconnaissant ŕ qui il avait affaire:

«Eh! mon ami Kéraban! s’écria-t-il.

—Vous!... vous!... Van Mitten!.…